Lorsque l'on étudie une œuvre, dans le domaine scolaire ou universitaire, on a souvent tendance à la vomir par la suite. L'immortel Molière de nos années collèges. Étrangement, à la différence de ce fait énoncé, j'apprécie d'autant plus une œuvre ou un auteur, bien souvent les deux, lorsque je l'ai bien étudié, de manière à pouvoir me l'approprier, l'explorer, l'apprécier.
| Croquis pour le décor de Pièce de Guerre, E. Bond |
Donc, parmi les œuvres que je tiens en haut estime figure Juste la fin du monde, et particulièrement son auteur, Jean-Luc Lagarce. Pourtant, ce genre de théâtre familial ne m'intéresse pas réellement, je préfère le grandiose, les idéaux, les tragédies. C'est la force du texte qui réellement m'a intéressé, il y a le théâtre en vers du XVIIème siècle par exemple, Racine, Corneille. Le théâtre grotesque de Jarry, l'absurde de Beckett. Et puis il y a Lagarce, des pièces en prose mais avec une poésie digne du vers. C'est la force de l'image, transmise de part le texte, et la force de l'Art qu'apporte l'auteur.
Il faut peut-être le joué, ou le voir, pour réellement apprécier ce texte. Je commence par la fin, et vous invite à lire, joué, apprécié l'Epilogue :
"Après, ce que je fais,
je pars.
Je ne reviens plus jamais. Je meurs quelques mois plus tard,
une année tout au plus.
Une chose dont je me souviens et que je raconte encore
(après j'en aurais fini) :
c'est l'été, c'est pendant ces années où je suis absent,
c'est dans le sud de la France.
Parce-que je me suis perdu, la nuit, dans la montagne,
je décide de marcher le long de la voie ferrée.
Elle m'évitera les méandres de la route, le chemin sera plus court et je sais qu'elle passe près de la maison où je vis.
La nuit, aucun train n'y circule, je n'y risque rien
et c'est ainsi que je me retrouverai.
A un moment, je suis à l'entrée d'un viaduc immense,
il domine la vallée que je devine sous la lune,
et je marche seul dans la nuit,
à égale distance du ciel et de la terre.
Ce que je pense
(et c'est cela que je voulais dire)
c'est que je devrais pousser un grand et beau cri,
un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée,
que c'est ce bonheur là que je devrais m'offrir,
hurler une bonne fois,
mais je ne le fais pas,
je ne l'ai pas fait.
Je me remets en route avec seul le bruit de mes pas sur le gravier.
Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterais."
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| Mise en scène de Juste la Fin du monde par J-F Berreur |
Dans le même ordre d'idée, j'ai toujours tendance à m'intéresser à l'auteur d'une œuvre que j'ai aimé. Juste la fin du monde n'est pas sa première pièce, bien au contraire, mais elle rencontre un succès inattendu. Inattendu dans le sens où Lagarce a créer sa propre maison d'édition pour publier ses pièces dans la mesure où son talent n'était pas reconnu à l'époque, les années 80/90 environ. Depuis sa mort, cette pièce est entrée dans le répertoire de la Comédie Française, était au programme du bac dans les options Théâtre.
Bref, Juste la fin du monde est une pièce remarquable mais j'ai aussi une profonde admiration pour la reprise que Lagarce en a fait quelques années après en écrivant Le Pays Lointain. C'est une pièce qui fait apparaître sur scène des personnages morts depuis longtemps, des rencontres, des êtres aimés qui resurgissent. Nous ne sommes plus vraiment dans un théâtre réaliste, une pièce qui pourrait ressembler à toute les pièces, nous sommes dans un univers onirique, dans entre l'inconscient et le conscient. Comme dit Lagarce lui-même, entre "le rêve de la veille, la salle de la scène".
J'ajoute un extrait d'un recueil de texte écrit par le même auteur, Du luxe et de l'impuissance :
"Une société, une cité, une civilisation qui renonce à l'art, qui s'en éloigne, au nom de la lâcheté, la fainéantise inavouée, le recul sur soi, qui s'endort sur elle-même, qui renonce au patrimoine de demain, au patrimoine en devenir pour se contenter, dans l'autosatisfaction béate, des valeurs qu'elle croit s'être forgées et dont elle se contenta d'hériter, cette société-là renonce au risque, elle s'éloigne de sa seule vérité, elle oublie par avance de ce construire un avenir, elle renonce à sa force, à sa parole, elle ne dit plus rien aux autres, et à elle-même.
Une société, une cité, une civilisation qui renonce à sa part d'imprévu, à sa marge, à ses atermoiements, à ses hésitations, à sa dévinvoltures, qui ne renonce jamais, ne serait-ce qu'un instant, à produire sans réfléchir, une société qui n sourit plus, ne serait-ce qu'à peine, malgré le malheur et le désarroi, de ses propres inquiétudes, et de ses solitudes, cette société-là est une société qui se contente d'elle même, qui se livre tout entière à la contemplation d'elle mêmes, qui se livre tout entière à la contemplation morbide de sa propre image, à la contemplation immobile de sa mensongère propre image."



